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Eduquer pour
émanciper Odette Bassis (*) Le droit à l'éducation et à
sa mise en ouvre comme éducation publique pour tous, est une première
nécessité. Mais il est tout aussi urgent de s'interroger sur quelle
école, pour quelle société, pour quelles finalités. Car l'école, dans
tous les pays où elle s'est développée, y compris comme école publique
pour tous, si elle a entraîné une massification scolaire réelle, n'a
pas eu pour effet notoire de former à des comportements et à des pratiques
démocratiques. Trop souvent liée à des formes périmées de pensée, où
l'évidence indiscutable fait loi, à des contenus scientifiques et culturels
conçus plus dans leurs productions finies que dans leurs ruptures créatrices,
l'école a évacué de ses pratiques d'apprentissage l'exercice d'une fonction
critique exigeante, en même temps que celle d'un imaginaire créatif.
Elle n'a pas laissé de place à une vie coopérative et participative,
dans la classe et dans l'école, ni aux projets réels élaborés et conduits
par les élèves, ouverts sur le monde social. Ce faisant, l'école n'a
pas su poser les jalons, tant dans ses contenus que dans ses méthodes,
d'une formation réelle à une démocratie en devenir. Un immense défi se pose aujourd'hui
face au développement à l'échelle mondiale d'un néolibéralisme qui sait
maintenant s'emparer du " capital immatériel, invisible "
que représente le potentiel humain d'intelligence, de compétence et
de création pour le mettre au service du profit, par la médiation du
développement et de la concurrence des entreprises. Ainsi, pour le "
Knowledge Management ", l'avenir de l'expansion
de l'économie de marché est-il lié aux enjeux d'une production assurant
désormais le passage " de la main d'ouvre au cerveau d'ouvre ".
Une marchandisation pas seulement des mains et de la force physique,
mais de la tête et du potentiel créatif de chacun. D'où un déploiement
de pratiques de formation (qui se veulent actives et constructives),
de mises en ouvre de projets qui se saisissent de toutes intelligence
et compétence, voire d'une " mutualisation ", pour la plus
grande accumulation des profits. Dans l'accompagnement d'interdits,
surtout sur le plan social, camouflés derrière des libertés savamment
" managées ". Face à cela, trop souvent,
l'école publique s'appuie sur des formes de taylorisation ; Paulo Freire
a été de ceux qui en ont dénoncé les ravages, dans sa mise en cause
de " la conception bancaire de l'éducation ". Taylorisation
des contenus d'enseignement en disciplines cloisonnées, taylorisation
des pratiques d'enseignement qui, sous couvert d'une transmission collective,
ne s'adresse en fait qu'à des individus isolés et taylorisation d'une
évaluation aux fins de classement et de hiérarchisation. Taylorisation
qui se traduit par un " béhaviorisme " des procédures d'apprentissage
devenues dominantes. Une question lourde est posée : peut-on désormais
se contenter d'une éducation inspirée d'un modèle de société industrielle
où les modes de transmission demeurent connectés à l'expansion marchande,
et à la consommation qui va avec ? Peut-on accepter de reproduire des
formes éducatives qui pérennisent, en fait, la domination d'une société
libérale ? Que ce soit dans les entreprises
ou à l'école, au travers de formes actuelles aussi bien d'exploitation
des intelligences que trop souvent de leur mise à l'écart, dans l'un
et l'autre cas et sous des enjeux fort différents, y est cependant absent
l'exercice d'une fonction critique et y sont évités notamment l'examen
des problèmes économiques et sociaux, clés des problèmes les plus cruciaux
de notre monde d'aujourd'hui. Là, Pierre Bourdieu nous avait depuis
longtemps mis en garde, qui dénonçait comme " violence symbolique
" cet arbitraire de significations culturelles transmises dans
l'implicite des pratiques liées au " travail pédagogique ".
Bourdieu avait levé le voile des relations cachées entre la pseudo neutralité
des contenus prescrits et la réalité de leurs effets aliénants, au travers
des pratiques en usage. Le tout avec les dangers d'une reproduction
masquée et en définitive acceptée de la société en place. Avoir l'audace de telles analyses
s'avère aujourd'hui d'une grande urgence, tout en évitant le risque
de déterminismes fatalistes. Car les changements, s'ils sont essentiels,
ne peuvent générer spontanément des transformations éducatives s'ils
ne sont portés par une conscientisation issue de forces émancipatrices.
Or de telles forces existent déjà, en prise directe avec les difficultés,
contradictions et aliénations du terrain. Ainsi en est-il de l'éducation
nouvelle, nourrissant ses recherches de forces progressistes en mouvement,
dans la poursuite d'une longue filiation historique née au lendemain
de la Première Guerre mondiale. Une éducation aux finalités fortes d'égalité
et de fraternité, de liberté et de responsabilité, connectée aux réalités
sans concessions du quotidien, et donc une éducation toujours en recherche,
une éducation toujours nouvelle. Mais une éducation ayant déjà à son
actif des pratiques et théorisations en rupture, concernant une autre
approche des savoirs scolaires et du vécu institutionnel courant, liées
à des démarches de construction de savoir, à des ateliers de création,
à des pratiques de vie coopérative et de projets ouverts sur le monde
d'aujourd'hui. Autant de pratiques qui, souvent tenues à la marge par
les institutions officielles, sont toutefois depuis longtemps portées
et travaillées sur des terrains multiples. Former et se former à la capacité
de transformer, mettre en réseau les interrogations et acquis de l'éducation
nouvelle entre pays, tel est l'enjeu du LIEN (Lien International d'Education
Nouvelle) dont le GFEN (Groupe Français d'Education Nouvelle) est partie
prenante. Ce deuxième forum mondial de
l'éducation de Porto Alegre est assurément
un grand moment où la question de l'éducation peut trouver des raisons
légitimes d'être posée comme question éthique et politique. Car c'est
en terme d'émancipation que les transformations à aborder peuvent préparer
l'avenir. Condition toutefois que de telles émancipations, bien plus
qu'individuelles, soient des conquêtes collectives et prennent corps
socialement, devenant dans les faits des émancipations solidaires. LHumanité
14 Janvier 2003 - TRIBUNE LIBRE
(*) Présidente du Groupe Français
d'Education Nouvelle.
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