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Les
cinq phases du travail créateur
Didier Anzieu
Le travail de la création
parcours cinq phases: éprouver un état de saisissement; prendre conscience
d’un représentant psychique inconscient; l’ériger en code organisateur
de l’oeuvre; choisir un matériau apte à doter ce corps d’un corps; composer
l’oeuvre dans ses détails; la produire au dehors. Chacune comporte sa
dynamique, son économie, sa résistance spécifique.
1. Devenir créateur, c’est
laisser se produire, au moment opportun d’une crise intérieure (mais ce
moment, toujours risqué, ne sera reconnu opportun qu’après coup), une
dissociation ou une régression du Moi, partielles, brusques et profondes:
c’est l’état de saisissement.
2. La partie du Moi restée
consciente (sinon c’est la folie) rapporte de cet état un matériau inconscient,
réprimé, ou refoulé, ou même encore jamais mobilisé, sur laquelle la pensée
préconsciente, jusque là court-circuitée, reprend ses droits.
3. Celle-ci exerce alors
son activité de liaison, mais sur la juridiction du moi idéal, pour transformer
en noyau central, organisateur d’une découverte ou d’une création possibles,
un ou plusieurs de ces processus, d’états ou de produits psychiques primaires
jusque-là ignorés ou excentrés. Ce noyau organisateur devient donc un
code, au double sens de grille permettant de décoder d’une façon nouvelle
certaines données de la réalité extérieure ou intérieure, et de systèmes
de termes, d’opérations et d’opérateurs permettant de générer une oeuvre
originale.
Ce décodage, cet engendrement requièrent un matériau concret auquel ils
donnent forme, chaos à soumettre à leur ordre, et aussi cadre d’espace
et de temps à l’intérieur duquel ces enchaînements puissent, en se localisant,
se déployer. Toute oeuvre à cette phase donne corps à un code.
4. Si le saisissement originel
du Moi présente un caractère hallucinatoire, si la transformation d’un
représentant mis en code présente un caractère quasi délirant, le corps
à corps avec un matériau (sonore, plastique, verbal) s’apparente à la
névrotisation. Ce travail de composition de l’oeuvre est une perpétuelle
formation de compromis, qui ne peut être menée à bien qu’avec le soutien
actif du Surmoi: le style utilise la stratégie propre aux mécanismes de
défenses inconscients: les remords, les retouches, les variantes, les
recours à une documentation, les préoccupations logiques, éthiques, esthétiques,
remplissent la même fonction d’élaboration secondaire qui dans le rêve
nocturne, fait la toilette du contenu manifeste dès qu’il apparaît à la
conscience.
5. Enfin achevée et publiée,
ou jouée ou exposée - si la créateur surmonte ses ultimes inhibitions
et sentiments de honte ou de culpabilité - l’ouvre d’art ou de pensée
produit un certain nombre d’effets sur le lecteur, le spectateur, l’auditeur,
le visiteur: stimulation de la fantaisie consciente, déclenchement d’un
travail de création -la boucle se referme parfois ainsi sur elle-même,
comme il a déjà été exposé plus haut.
J’ai vérifié l’existence
et la nature de ces cinq phases essentiellement chez des écrivains, parce
que leur domaine m’est plus familier. Ce domaine va de penseurs qui, comme
Freud, ont renouvelé un secteur des sciences humaines à des poètes et
à des romanciers.
Mais j’ai quelque raison de croire que ce processus en cinq phases se
retrouve, avec des aménagements qui restent à préciser en chaque domaine,
dans les autres créations scientifiques et artistiques, ainsi que chez
les fondateurs de religion, d’écoles philosophiques et ou des systèmes
politiques.
Par ailleurs, je distingue cinq phases pour la clarté de l’exposé. La
réalité peut être plus simple (une découverte, principalement scientifique,
se limite aux trois premières phases fusionnées en un moment unique).
ou plus complexe (il peut y avoir des retours à une phase antérieure et
l’ensemble du processus a à être parcouru plusieurs fois par le créateur
avant que son oeuvre ne soit achevée). L’importance relative de chaque
phase par rapport aux autres varie selon les auteurs et les genres. Il
n’en reste pas moins que, dans le cas général, le créateur passe par ces
cinq phases et qu’il doit changer à chaque fois d’attitude, d’état psychique,
d’économie de fonctionnement.
Une des difficultés de créer une oeuvre originale se mesure là: les hommes
ordinaires, qui ne disposent pas de cet éventail de fonctionnement, ou
qui n’ont pas su le trouver en eux, sont seulement capables d’une ou deux
de ces phases; ils échouent à parcourir le cycle complet. Etre créateur,
c’est être capable de changer plusieurs fois de registres de fonctionnement
pendant l’avancement du travail de création, et de s’en tenir au même
registre tant qu’il est approprié. Cela suppose une certaine liberté de
jeu entre des sous-systèmes psychiques bien différenciés et bien affirmés.
Didier Anzieu
« Le corps de l’oeuvre .
(Extrait de la deuxième partie : « Les
cinq phases du travail créateur »).
Sculpture naïve
(façade à Paros, Grèce)
Photo Maïté Colin
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"Créer est le propre
de l'Homme"
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