Avant de répondre à des
questions portant sur l'animation de l'atelier d'écriture, je veux poser
celles qui touchent à sa création. Non pas pour éviter de répondre aux
premières, qui sont réelles. Mais pour libérer l'atelier du pédagogique
où on l'enlise. C'est à dire aussi, du même tour, pour replacer l'acte
pédagogique du côté où il doit être, celui de la création et du sujet.
Qu'est-ce qui se passe, qui fait
que l'invention concrète de l'atelier est analogique avec la production
d'un texte? Quels problèmes cette approche aide-t-elle à résoudre - et
quels problèmes nouveaux peut-elle poser?
I. L'incipit et le brouillonnement.
A l'origine de l'atelier,
un incipit, ou un titre. Comme aux tables des matières des recueils de
poèmes.
Cela, et non pas un projet idéologique,
didactique ou de formation, toutes choses secondes. Ces mots qui s'abouchent,
figure de style, citation...résidus.
A ce moment commence une négociation
entre une orientation et ce qui vient, la contrariant, la modifier et
l'enrichir.
Là, ça brouillonne. L'atelier s'imagine.
On se voit en situation. On se fait quelques petits plaisirs solitaires.
Ce faisant, on touche les limites. Les murs ordinaires. On apercevra,
sous l'originalité factice des formulations, la routine, le plagiat,.
Quelques règlements de compte qui n'intéressent personne, que soi.
Autre chose aussi, mais qui ne pourra
être saisi que plus tard.
II. Les résistances.
Ici devrait se placer
la critique. Mais c'est trop tôt. Si on a quelque pratique, les outils
critiques sont disponibles, mais on ne sait en user que de la main d'un
autre. Revenir tout de suite au vouloir, structurer maintenant, c'est
refuser le désagrément des résistances. Donc jeter l'éponge avant la bagarre.
Deux indices de la résistance: le
bavardage et le mutisme. En termes de travail, le bâclage ou l'abandon.
Les deux peuvent aboutir, certes, à une "animation", qui plaira,
pour peu qu'on se glisse à la place du séducteur.
Quoi faire de ce "blanc",
où la pensée s'arrête, coincée comme l'âne de Buridan entre le désir et
l'acte? Rien. Un détour.
III. Archéologies.
L'inventeur à ce point
est en trois lieux: la bibliothèque; la rue; les sédiments.
Tous les livres sont bons. Mais
Babel doit être désespérée par l'abondance inépuisable des civilisations
et des âges entassés. On est dans l'urgence, presque dans l'affolement.
Le temps est définitivement insuffisant.
Toutes les rues sont bonnes. L'odeur
de bière à la pression, le géranium sur le seuil, un chien qui passe.
Et le râle d'une 125cm3.
Et tous les sédiments de la mémoire,
en coupe verticale.
IV. La théorie.
Alors, l'ordre peut venir.
La loi du discours. Des grandes machines théoriques aux paroles fragmentaires
des créateurs sur leur pratique. Des partis pris philosophiques au projet
dans lequel il faut que l'atelier prenne place.
L'objet-atelier commence à se matérialiser
dans ses consignes. Un tri peut commencer à s'opérer dans le brouillonnement
du début. Un premier travail critique, qui consiste à mettre à l'épreuve
de plusieurs approches théoriques le premier jet de l'atelier. On reste
méfiant cependant, car va savoir où peut se nicher la censure ?
V. Les apories et la recomposition
des savoirs.
La plongée dans le discours
théorique produit la distance : on voit l'atelier du dessus, sa carte.
Elle produit aussi l'abondance, un bouillon de culture qui se dépose dans
des consignes nombreuses. Trop. Trop détaillées. Trop précises. Trop efficaces
à faire reproduire ce qu'on attend. Des consignes en quelque sorte constructivistes,
qui vont produire une réussite ponctuelle dans la production d'un texte
donné, mais qui colmatent toutes les brèches irrationnelles par lesquelles,
pourtant, l'atelier a commencé de surgir. C'est donc à rouvrir ces brèches
qu'il va falloir s'employer. Là commence le travail à proprement parler.
Parce qu'il ne s'agit pas d'ouvrir
n'importe où et n'importe comment la porte à un sujet brut, qui risquerait
de surgir comme un diable de sa boîte et d'envoyer l'atelier en enfer.
Il s'agit de créer les conditions d'un travail où les participants de
l'atelier pourront faire en même temps l'expérience de la maîtrise et
celle de l'immersion dans le non maîtrisable. L'animateur ne peut pas
décider par avance et pour chacun des modalités selon lesquelles cette
expérience va se faire. Plaquer à cet endroit un savoir ficelé, d'ordre
psychologique ou psychanalytique, c'est se prendre pour le marionnettiste.
Mais les moments de l'atelier où
cette expérience peut advenir sont bien repérables. Ils correspondent,
dans la logique naissante de l'atelier, aux apories du discours théorique
sur l'écriture. Partout où le besoin (affectif) de cohérence de l'inventeur
s'est substitué à la recherche d'une cohérence - ou d'une incohérence
- du réel. Ce sont ces places là qu'il faut laisser vides de sens, de
direction. Mais pas vides, car là sont les mots, leur matière visuelle,
sonore, leurs valences imaginaires. Il faut inventer pour ces moments
les propositions les plus concrètes, les plus terre à terre, de manipulation
de la langue matérielle. Les tâches de ménagère qui vont gérer l'ingérable.
Il se passe ici pour l'animateur
quelque chose qui justifierait qu'il paye les participants de l'atelier:
une recomposition, une redistribution de ses savoirs anciens ou récents,
l'ouverture de pistes de recherche neuves, doublées d'une leçon de morale
politique.
VI. L'atelier comme métaphore
du texte. Ou vice-versa.
L'atelier se construit
comme un texte. Se heurte aux mêmes fluctuations du désir, aux mêmes risques
extrêmes, formalisme ou déballage intime. Comme le texte, il peut se réfugier
dans la pure dimension du jeu, ou au contraire dans la seule bonne conscience
de son utilité sociale. Et comme le texte, il s'éteint, touche à sa fin,
se sépare de son créateur, et subit le purgatoire qui le sépare du lecteur.
VII. Les participants, lecteurs
de l'atelier.
C'est mode, dans les milieux
littéraires progressistes, de dire que le lecteur est un créateur du texte
qu'il lit. Outre que cette déclaration de principe sert surtout à maintenir
la forclusion du lecteur comme écrivain potentiel tout en la rendant supportable,
elle est fausse pour tout texte qui se présente comme un savoir bouclé
sur la réalité.
L'animateur d'atelier et l'écrivain
partagent une responsabilité de même nature, qu'ils soient l'un ou l'autre
ou l'un et l'autre: écrire ou proposer d'écrire dans un processus d'engagement
de toutes les dimensions du sujet, où le terme de création prend son sens,
indifférent à toutes les modernités préconçues.
Quand l'atelier sort de son purgatoire,
il rencontre des lecteurs véritables : parce qu'ils plongent dans l'écriture,
et ce sont eux qui prennent des risques.
A ce point, les petites satisfactions
ou blessures narcissiques de l'animateur sont de peu de poids. Un très
bon atelier est celui dont l'animateur oublie qu'il l'anime, et même qu'il
a passé quelques heures de sa vie à l'inventer.
L'ANIMATION DE L'ATELIER
: Où l'auteur devenant lecteur, cède la place.
L'atelier, donc, au moment
où il commence, est à la fois achevé, et pas encore commencé. Achevé,
puisque comparable au texte qui va être publié, et entièrement à venir,
parce qu'il prend le risque de ne parvenir ni à sa fin, ni à ses fins.
(On verra qu'il ne saurait ni finir, ni réussir, à cause du renversement
qui va s'opérer, substituant le lecteur à l'auteur.)
Ce n'est pas encore tout à fait
le moment de parler d'animation. Des gens entrent dans une salle. A la
différence du lecteur, ils sont de chair et d'os, ils parlent. Ils transportent
en ce lieu des attentes, des inquiétudes, des réticences auxquelles, si
c'est une première rencontre, l'auteur n'a pas contribué en réalité ;
ou si peu, dans un tract, un coup de téléphone, un peu de bouche à oreille.
Ces attentes réelles vont se rencontrer
avec les attentes projetées par l'inventeur de l'atelier pour donner chair
à la commande, cette commande dont a surgi l'incipit de l'atelier.
C'est dans cet espace d'ajustement
entre l'imaginé des personnes qui composent le groupe et l'imaginé du
créateur de l'atelier que l'animation devient une pratique où s'investissent
des savoirs, et ce qu'on appelle l'expérience, expérience intime y compris.
I. Les tentations pédagogiques.
Le discours. Identique
à la tentation de la préface ou de l'avant-propos, le discours de présentation
sous-entend l'insuffisance de l'atelier ou celle des participants. Parfois
les deux. Il anticipe sur ce qui peut se produire, et entoure l'animateur
d'un garde-fou qui coïncide avec la protection institutionnelle. Qu'il
tende à justifier l'atelier ou à évoquer la possibilité de son échec,
ou bien à en décrire d'avance l'objet ou la fonction, il atténue la virulence
du pari, donne une forme déjà close aux interrogations qu'il peut susciter.
La modification des consignes. Au
moment de prononcer les consignes, la langue s'embarrasse. Le texte écrit
des consignes, dans lequel s'est cristallisé tout le travail d'invention,
semble soudain inadéquat, et des modifications s'y introduisent. Un compromis
s'installe, dont les motifs sont d'abord inavouables. Le doute qui le
justifie est en effet un doute sur les participants, il propose une édulcoration
de l'exigence des consignes. Ainsi en va-t-il du commentaire et de l'explicitation
du texte de la consigne, qu'il réponde ou non à des questions formulées
par les participants,. Le pari sur le caractère absolu (c'est à dire non
relatif à une situation, à une histoire individuelle ou à une compétence
préalablement acquise) des capacités des invités de l'atelier rencontre
ici sa faiblesse, qui est d'être abstrait. Si le changement des consignes
est négatif, ce n'est pas que les consignes ne sont pas critiquables,
c'est que le pari ne peut chaque fois s'actualiser que s'il est maintenu
jusqu'au bout. Mieux vaut un atelier imparfait que dix ateliers dévitalisés
par un scrupule dont la bonne foi est toujours suspecte.
La prise en compte des personnes.
C'est le risque majeur, la première dent de l'engrenage qui peut entraîner
l'atelier hors du rapport à l'écriture, en faire le lieu de manipulation
des individus, un champ sectaire. L'animateur qui croit pouvoir prendre
en compte, donc si peu que ce soit prendre en charge, les "personnes"
des participants ressemble à ce personnage d'un vieux film qui fait plusieurs
fois traverser le même passage clouté à un aveugle pour échapper à ses
propres poursuivants.
Dans le temps de l'atelier consacré
à l'écriture, l'animateur n'a à connaître que des productions des participants.
Leurs défaillances, leur angoisse, leur plaisir ne le regardent pas. Ces
petits incendies hors-texte qui peuvent parfois s'allumer en cours d'atelier,
ne sont pas les objets de l'animation.
Une telle déclaration peut sembler
une énormité dans un texte qui prend le parti d'éclairer l'atelier sous
l'angle du sujet de la création. Précisément. C'est que la personne et
le sujet, de l'écriture ou plus largement de la création, ce n'est pas
la même chose. Je dirai presque que l'activité de l'une exclut le travail
de l'autre.
Animer, donc, c'est d'abord échapper
à la triple tentation du discours, de l'explication et de l'aide.Il ne
reste à l'animateur pas grand chose à faire. S'occuper du temps, s'occuper
des textes.
II La dépossession.
Le premier acte de la
dépossession touche au temps de l'atelier. Conçu pour occuper un temps
donné, l'atelier doit s'y tenir. L'animateur peut sur cette question du
temps, jouer son pouvoir. Imposer l'horloge imaginaire dont le poids ne
sera acceptable que s'il s'appuie sur un pouvoir institué. Ou bien il
peut jouer son propre risque, et se placer lui même dans l'écriture, faisant
de son propre temps d'écriture, puis de sa résistance au silence et à
l'inaction l'étalon du temps d'écriture des participants. C'est pour cela
que j'écris toujours quand j'anime. La gestion du temps la plus arbitraire
me paraît la plus franche.
Le second acte est la fondation
même de l'atelier: il s'écrit pendant ce temps quelque chose dont je ne
sais rien, quelque chose sur quoi je n'ai aucun pouvoir. Quelque chose
d'inimaginable. A partir de cet instant, l'atelier vit sa propre vie.
L'animateur entre dans sa peau de lecteur. Les productions s'affichent
ou s'oralisent. Avant la remise en chantier de tout par la consigne suivante,
il y a remise en question par le chantier de lecture, dans lequel c'est
toujours le texte de l'autre qui résiste le plus. Transformer cette résistance
en lecture véritable pour l'animateur comme pour chaque participant, c'est
une véritable intervention: consciente, têtue, sans compromis avec des
attentes préformées. Confrontation au réel dans les textes, mise en exergue
des innombrables ruptures, qu'elles soient ou non visibles.
Le troisième acte, c'est l'après
atelier. Le moment où, reprenant à son compte la parole, l'animateur lance
la discussion, montre ses cartes. Sachant qu'entre le moment où il a préparé
sa main et celui où il la retourne, l'atelier a eu lieu, et que tout ce
qu'il va dire est déjà déplacé, partiellement dépassé. D'où l'importance
extrême de savoir provoquer à dire, d'accepter que le neuf se traduise
en des termes anciens, et de ne pas prendre à la lettre la parole des
participants subtils qui tentent de ramener l'atelier à sa case départ.
III Fin, réussite et suite
de l'atelier.
Il ne parviendra ni à
sa fin, ni à ses fins. Il ne saurait réussir. Bel outil à désespérer le
pédagogue, il tire sa force de ses suites inconnues. Ceux qui sont venus
prendre le risque ont, qu'ils le sachent ou non, renversé la situation.
A leur tour, ils sont pris dans le ricercare de l'écriture. Même si ce
qui se poursuit est une résistance (à écrire soi-même, a faire prendre
à d'autres le risque), quelque chose a changé. L'animateur alors est animateur
pour de bon, il a, à ce moment seulement, le droit de prendre quelque
chose en charge: une ouverture sur ce qui peut advenir. Des paroles ou
des actes qui, selon le lieu, les gens, l'époque, vont pouvoir servir
de ferment à un entêtement neuf, une nécessité d'engagement dans l'écriture.
J'entends par engagement dans l'écriture aussi bien écrire que faire écrire.
Si l'atelier est un texte, les deux chemins sont possibles: celui qui
transforme un animateur d'ateliers en craqué de l'écriture, comme celui
qui rend insupportable au maniaque d'écrire de garder pour lui seul ce
geste humain.
Dominique Barberet-Grandière